Sur la montagne l’aspérité et la grâce

Adrien Candiard

Qu’est-ce que la grâce ? Comment l’obtenir ? Si Dieu nous aime gratuitement et sans conditions, pourquoi nous demande-t-il d’agir selon ses commandements, et des commandements si exigeants qu’ils semblent hors de portée ? À ces questions, l’Évangile apporte quelques réponses, en particulier dans le Sermon sur la montagne.
L’ambition d’Adrien Candiard n’est pas de fournir ici un commentaire complet de ce long discours de Jésus, mais plutôt d’ouvrir quelques pistes de lecture visant à en faire goûter la saveur, à en comprendre l’exigence et à inviter ainsi ceux qui cherchent en ce monde un point d’appui solide pour bâtir leur vie à construire leurs fondations sur le roc véritable. Avec la grâce de Dieu, naturellement.

Un message de réel espoir fondé sur une imparable lucidité, adressé à toutes et à tous.
Prieur du couvent du Caire et membre de l’Institut dominicain d’études orientales, Adrien Candiard a notamment publié aux Éditions du Cerf Du fanatisme. Quand la religion est malade, À Philémon. Réflexions sur la liberté chrétienne et Quelques mots avant l’apocalypse. Il est l’une des voix majeures de la spiritualité d’aujourd’hui.

Critique

« Sur la montagne », d’Adrien Candiard : au sommet de soi-même

Par Arnaud Alibert

Publié le 5 novembre 2023 à 11h05 dans La Croix

Adrien Candiard, op, propose dans son ouvrage Sur la montagne. L’aspérité et la grâce un itinéraire spirituel à travers trois chapitres de l’Évangile de Matthieu où le don de la grâce supplante la loi morale.

Auteur prolifique aux nombreux succès, Adrien Candiard garde le cap. Choisissant, une fois encore, quelques pages bibliques, il parvient à conduire son lecteur à revisiter sa foi et sa compréhension de Dieu. Dans Sur la montagne, le dominicain, qui vit au Caire, prend comme matériau de base les chapitres 5 à 7 de l’Évangile de Matthieu.

Une pédagogie de la liberté

Son projet central est de combattre l’idée que les béatitudes et l’ensemble du sermon sur la montagne sont une loi à suivre. En réalité, ils sont une école de responsabilité. « Les commandements et les enseignements du Christ et de l’Église nous servent de boussole, mais dans le cours de la navigation, ce n’est pas la boussole qui prend les décisions : seul le capitaine (…). En indiquant la direction et non la marche à suivre, Jésus laisse toute sa place à la conscience humaine. »

L’ouvrage commence hors des pages ciblées, avec l’évocation de la rencontre de Jésus et d’un jeune homme riche. Adrien Candiard la décrit comme s’il parlait de lui ou bien de nous. Le jeune homme « peut vivre sa vie à la surface de lui-même (…), mais il pressent qu’au-delà de la surface se trouve une vie plus forte et plus vraie (…) qu’il appelle vie éternelle car il sent bien qu’elle contient toute l’éternité que le monde peut nous offrir (…). Cette vie éternelle a un prix (…), il se sent impatient de se mettre au travail (…), mais dans quelle direction ? que faut-il faire pour mériter la vie véritable ? » La réponse viendra par l’auteur, qui essaiera de faire comprendre comment la grâce de Dieu veut opérer dans la vie de chacun.

Au long des pages, le charme opère, celui d’une langue simple et maîtrisée, qui laisse la place à des exclamations prenant le lecteur à témoin comme pour réveiller sa liberté d’adhérer ou non au propos. Le souci pédagogique sans mettre l’auteur en surplomb est partout présent, transformant la lecture en école domestique. Bien sûr, le format du livre ne permet pas d’aborder l’ensemble du sermon sur la montagne. Bien sûr, le texte va vite et condamne le lecteur à la confiance envers celui qu’il lit.

La force du verbe biblique reste intacte

Mais le sens la formule de l’auteur s’affirmant page après page fait souvent mouche : « Le lieu de notre prière, ce n’est pas nos lèvres ou notre tête, mais cet Esprit de Dieu qui nous tourne vers Dieu. » Ou bien : « À sa naissance, la tentation est sans force. Ou plutôt, elle n’a qu’une force : celle d’avoir l’air inoffensif (…), on a cru pouvoir la dominer. Mais c’est alors qu’elle nous domine. »

En commentant la Bible, le livre la sert, plus qu’il ne l’éclipse. Loin de gommer les exigences qu’elle comporte, au lecteur qui le veut bien, il les rendra sans doute désirables.

Avis de lecteurs :

Difficile de donner son avis après Arnaud Alibert de La Croix.

Adrien Candiard a le don de faire accéder tout un chacun aux questions humaines et théologiques les plus délicates et pointues avec clarté et une évidente logique, dans un langage moderne et accessible, à l’appui d’exemples concrets, et, cerise sur le gâteau avec beaucoup d’humour.

Je me contenterai de relever quelques passages :

« Tous nos péchés les plus graves ont commencé ainsi : de petits compromis sans gravité avec le mal, des concessions anodines qui de fil en aiguille ont laissé le mal s’installer en nous avec toute la force d’inertie de l’habitude, jusqu’à prendre peu à peu le contrôle. Jésus veut nous épargner ces épuisants combats, en nous engageant à déraciner la tentation quand elle est encore naissante. Chasser une pensée qui nous traverse l’esprit, un petit mouvement d’agacement, une envie de râler, un éclair de jalousie, ce n’est pas bien difficile. C’est autrement plus facile que de lutter contre le mal quand il est solidement installé en nous par l’habitude. A sa naissance, la tentation est sans force. Ou plutôt, elle n’a qu’une force : celle d’avoir l’air inoffensif. Quand elle était toute petite, cette tentation, nous avons cru pouvoir faire un pacte avec elle, lui concéder un espace limité, choisi par nous. On a cru pouvoir la dominer. Mais c’est alors qu’elle nous domine. Le meilleur remède est donc radical, au sens propre du terme : il s’agit de prendre le mal à la racine, pour lui éviter de s’enraciner en nous. »

« Le salut est peut-être gratuit, mais quand on voit tout ce que Jésus nous demande, c’est une gratuité hors de prix ! »

« La direction marquée par Jésus ouvre au contraire un espace infini de progrès : il ne s’agit pas d’être dans les clous, du bon côté de la barrière strictement binaire que tracent les prescriptions légales entre la transgression et le respect ; il est toujours possible d’avancer. »

« Aussi n’est-ce certainement pas par hasard que Jésus s’en prend précisément à ce qui, en nous-mêmes, fait écran avec ceux que nous côtoyons : la colère, le désir, le mensonge. La colère, le ressentiment ou le mépris m’isolent : à partir de griefs souvent bien réels, je laisse se construire en moi une image de mon adversaire qui bientôt vit sa propre vie, parfois loin de celui qui en est l’origine. À travers la colère, je ne vois plus, je n’entends plus la personne qui me fait face : je l’ai remplacée par cette image de l’ennemi que je porte en moi, que je puis détester tout à loisir. »

« On est en droit de le penser, tant le discours de Jésus peut nous paraître, à nous aussi, profondément déroutant. Il ne ressemble pas, on s’en doute, aux recettes de bonheur que les magazines promettent pour quelques euros seulement, et qui le plus souvent ne dissimulent qu’un égoïsme superficiel où ne se laissent pas prendre les gens raisonnables.

Plus gênant : il ne ressemble pas davantage aux propos les plus sensés sur le bonheur, ceux que tiennent les conseillers les plus dignes d’attention, ce qu’on enseigne jusque dans les églises : avis prudents et sains, pesés au trébuchet de l’expérience et de la sagesse. Heureux ceux qui ont fondé une famille stable, heureux ceux qui ont un travail utile et qui les passionne, heureux ceux qui savent donner de leur temps pardessus le marché, sans pour autant renoncer aux nécessaires loisirs réparateurs.

Heureux ceux qui ne perdent pas leur temps, heureux ceux qui sont libres de toute addiction, heureux ceux qui savent construire des amitiés solides. Et puis, même si bien sûr l’argent ne fait pas le bonheur, heureux ceux à qui leurs fins de mois ne donnent pas d’inquiétude, heureux ceux qui sont en bonne santé et ont les moyens de se soigner. C’est plutôt d’après ces maximes-là que nous cherchons d’ordinaire le bonheur, nous estimant déjà bien sages d’avoir su éviter les illusions tapageuses de la jouissance, de l’argent facile ou de la notoriété. »

« Le tort de l’invité de la parabole n’est donc pas d’avoir oublié son smoking à la maison, lui qu’on a ramassé à quelque carrefour, mais de ne pas s’être laissé soigner et vêtir. Il est arrivé comme tout le monde, plus ou moins crasseux, pas franchement présentable, et nul ne peut le lui reprocher ; mais son tort est de n’avoir pas laissé le maître prendre soin de lui. Il ne s’est pas laissé regarder, purifier, aimer. Comme Pierre au soir du dernier repas, il a refusé que Jésus lui lave les pieds. Comment pourrait-il avoir part avec Dieu, s’il ne laisse pas l’amour de Dieu entrer en lui ? On croit si souvent que c’est la justice de Dieu qui est difficile ; et pourtant, c’est bien son amour pour nous que nous avons peine à accepter. »

« Voir le monde comme Dieu le voit, voir nos frères comme Dieu les voit, ce n’est pas embuer notre regard de tendresse naïve : c’est au contraire accepter de le voir comme il est en réalité, sans complaisance candide, mais surtout sans tous les filtres qui trop souvent nous protègent de la rencontre de ceux qui nous entourent. »

Annik

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